Musique: Retour sur la mort de Aurlus Mabele, le roi du soukous

Le jeudi 19 mars 2020, la galaxie du soukouss a perdu son étoile emblématique. Le grand Gourba, Aurlus Mabélé, le roi du soukouss a tiré sa révérence, après 25 ans de carrière musicale bien remplie, qui l’a emmené aux quatre coins du monde, dans la décennie 1980-2000.

Depuis un certain temps, Aurlus Mabélé (ya Mutoto, qui signifie terre en lingala) s’était éclipsé de la scène, laissant ses fans en plan. Désemparés, ces derniers s’étaient longtemps perdus en conjectures, pour chercher à comprendre. Mais de comprendre, rien n’advint, l’omerta étant totale ! Et c’est tout effondré, qu’ils ont appris la nouvelle de sa disparition.

De sources concordantes, il aurait été emporté par ce vilain et opportuniste virus à la couronne, qui a profité de ses fragilités immunitaires, dues à de réels ennuis de santé, pour lui porter le coup fatal.

Avec la disparition de Aurlus Mabélé, l’ancien groupe LOKETO vient de perdre son quatrième ex-musicien majeur, après les décès de Jean Baron, de Mimi Kazidona et de Blandin Wabacha, les compagnons de première heure du Grand Gourba. Une injuste série noire pour des artistes dont on pouvait espérer meilleure fortune, pour de bons et loyaux services rendus à l’humanité.

Actuellement, la question qui hante tous les esprits est celle de savoir comment rendre à ce roi tous les honneurs dus à son rang, dans un contexte de coronavirus ambiant, où les libertés publiques sont à ce point restreintes ? Lui organiser les obsèques, dans le plus simple dispositif, en lui privant des honneurs de son rang, n’équivaudrait-il pas à lui infliger une seconde mort ? Mais pendant que murit la réflexion, souvenons-nous. Souvenons-nous de l’homme, souvenons-nous aussi de son œuvre.

Une riche carrière

De son vrai nom Aurélien Miatsonama, Aurlus Mabélé est né le 26 octobre 1953 à Poto-Poto une commune de Brazzaville au Congo. Il commence sa carrière artistique dès son adolescence, dans un ballet de danse traditionnelle, avant de s’engager plus tard dans « Ndimbola Lokolé », l’orchestre qu’il co-fonda en 1974 avec ses amis Bernard Bato, Mav Cacharel, Jean Baron et Pecho Wapechkado.

Quelques années plus tard, il s’envole pour la France, afin d’y poursuivre ses études. Mais très vite, il est rattrapé par la musique, qui aura raison de ses études.

L’année 1986 marque un tournant dans sa vie. C’est l’année qui voit naitre le mythique groupe LOKETO (qu’on pourrait traduire en français par coup de rein) qui connaitra un succès, sinon planétaire, du moins tri continental : Europe, Caraïbe, Afrique.

Avec plus de dix millions de disques vendus, l’orchestre LOKETO préemptera les meilleures places aux hits parades les plus prestigieux du microcosme musical afro-caraïbéen, comme « Kilimandjaro » d’Alain Saint-Pierre, sur Africa numéro 1 et Canal Tropical de Gilles Aubringer sur RFI.

Le succès de ce groupe prend tout le monde de court. Le grand public aussi bien que la critique musicale.  Ce succès reposait avant tout sur le talent personnel du grand Gourba, puis sur l’authenticité de leur musique. En fait, LOKETO puisait énormément dans le folklore kongo, n’hésitant d’ailleurs pas à emprunter aux chants populaires, quand ce n’était carrément aux orchestres modernes, tels que les Mouyirikas, Zaïko Langa-Langa, Empire Bakuba, Victoria Eleison etc.

Grace à son talent et son leadership, Aurlus Mabélé réussit à s’imposer dans le groupe, au grand dam de ses co-fondateurs, qui en prirent ombrage. L’un après l’autre, ils commencent à quitter le navire pour chercher à voler de leurs propres ailes. Mav Cacharel ouvre le bal dès 1989, allant créer son propre groupe « Kebo ». Suivi trois ans plus tard de Diblo Dibala, qui, lui s’en ira, fonder « Matchatcha ».

Le départ de ces piliers bien que déstabilisant n’ébranle guère l’assurance du grand Gourba. Il recrute aussitôt, tambour battant d’autres talents, tels que Dally Kimoko, Djunny Claude, Caien Madoka …ouvrant ainsi une nouvelle page de l’orchestre, dite « LOKETO rénové », avec de nouveaux cris de guerre, dont le légendaire « génération Wachiwa, on encaisse tout », qui enflamme les salles, à n’en point finir !

Un artiste complet

Aurlus Mabélé était un artiste complet. Auteur, compositeur, chanteur et interprète, il était surtout connu pour être un danseur hors pair. Un infatigable, une « bête de scène » qui savait galvaniser les foules, avec ses coups de rein déroutants, ses jeux de pied spectaculaires et sa belle voix, aux faux airs de Pépé Kallé.

Son agilité chorégraphique, lointain vestige de son passage au ballet, participait considérablement de son rayonnement international. En effet, il sillonne le monde entier pour y implanter le soukouss, qui va figurer dorénavant au nombre des genres musicaux majeurs. Aulus Mabele va poursuivre ainsi -certainement sans le vouloir- l’œuvre de ses lointains ancêtres, que sont : les Bakubas Mayopi, Kamalés, Lipua-Lipua, Bella-Bella et plus récemment Empire Bakuba, Pambou Tchico « le rossignol », African All stars de Sam Mangwana…

Le soukouss devient tellement populaire qu’il suscite des vocations un peu partout. Aussi verra-t-on surfer sur cette vague, une floraison d’artistes, dont les Kanda Bongo Man, Alain Kounkou, Abéti Masikini etc. D’ailleurs, Aurlus Mabélé se produira au Zénith avec cette dernière, en 1988, avant de chanter ultérieurement avec la star ivoirienne Meiway.

En 1991, pris de nostalgie, probablement, Aurlus Mabélé opère un retour aux sources, plutôt mitigé. Il enregistre au Congo un album avec l’un de ses plus vieux amis, Bernard Abato, sous le label « Ndimbola lokolé », de ses premières amours.

Contrairement aux idées reçues, Aurlus Mabélé n’était pas qu’un bon danseur. C’était aussi un excellent auteur- compositeur, parolier. Eclectique dans ses penchants et très engagé socialement, il va balayer dans son répertoire l’ensemble des problématiques sociétales, avec toutefois un fort tropisme pour la gent féminine, à qui il consacrera, d’ailleurs le plus clair de son répertoire. Et ses titres en disent long : Nicoletta fille des Antilles, Rachel, femme ivoirienne, Africa musso (femme africaine), Rosine, Cathy, Betty, toutes les mamans, hommage à Abéti Masikini…Cette débordante attention portée à la femme ne l’empêche nullement d’aborder d’autres sujets, comme Dieu dans l’album Embargo (un seul Dieu) et la chose politique, dans « esprit du panafricanisme », dans lequel il promeut l’unité africaine.

Du point de vue du genre, sa discographie est une riche mosaïque. Car si le soukouss en est le fil rouge, certaines de ses chansons savent aussi vous balader dans d’autres univers, telle la rumba, dans (Adama Amazone) et parfois vous surprendre dans des dimensions aussi improbables que le jazz, comme dans « Nita rudi Kénya ».

Aurlus Mabélé, cet homme d’une rare générosité, s’en est allé au ciel, paradoxalement pour mieux retourner sur la terre de ses ancêtres.

Son étoile, à l’image de l’étoile polaire doit plus que jamais briller, pour servir de repère à la nouvelle génération musicale, qui en a cruellement besoin,

Guy Francis TSIEHELA

 

 

 

 

 

Une pensée sur “Musique: Retour sur la mort de Aurlus Mabele, le roi du soukous

  • vendredi 8 mai 2020 à 5:53
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    Très bon article

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